Démocratie

Le football, la Démocratie et Socrates

pas de démocratie participative
Arrestation sous le Brésil de la junte militaire

Le Brésil connaît en 1964 un coup d’Etat et s’y installe une dictature militaire répressive. L’Etat de droit est peu à peu remis en cause et les premières années de ce joug sont d’une violence extrême. Une junte militaire si l’on peut dire classique : censure, assassinats, répression, disparus politiques, torture,…

Mais quel lien avec le football ? A cette période, les clubs de foot permettent un achat de la paix sociale par le pouvoir, mais les dirigeants des clubs tiennent ceux-ci d’une main de fer, souvent en accointance avec le pouvoir. Quelques joueurs stars bénéficient de privilèges ; les autres sont des précaires.

La démocratie corinthiane

Qu’à faire le football avec la démocratie ? Aujourd’hui, certainement pas grand chose : le sport s’est financiarisé d’une manière générale et la dimension symbolique qu’il a pu avoir s’est peu à peu délitée (déjà loin la célébration du black-blanc-beur de l’année 98).

Pour les plus malins d’entre vous (ou pour les experts du ballon rond), vous savez qu’on parle de Socrates, joueur de football (hyper)-atypique, avatar de la démocratie corinthiane.

C’est sous cette junte que naît cette démocratie, du nom du club où elle est expérimentée : un véritable idéal de gouvernance partagée et de meilleure redistribution des richesses produites par le club. En 1981, la direction du club revient à un sociologue, ancien opposant au régime, qui sort d’un séjour en prison. L’universitaire propose de redistribuer les primes de matchs à tous les employés du club, et non plus seulement aux joueurs. Avec quelques autres joueurs et ce jeune professeur de trente-cinq ans, le club de Corinthe fait la première (l’unique) expérience d’autogestion dans le football, sert de vitrine à des idéaux politiques et s’érige comme une manière de contester le pouvoir en place : les employés et les joueurs votent et participent aux décisions du club… Les véritables aspirations de démocratie participative développées dans le club entrent en contradiction directe avec la gestion “autoritaire” pratiquée ailleurs.

Socrates, philosophe aux heures perdues

Socrate, démocratie participative
 » Quand j’ai appelé un de mes fils Fidel, ma mère m’a dit : ‘est-ce que ce n’est pas un peu lourd à porter pour un enfant?’ Je lui ai répondu ‘maman, regarde ce que tu m’as fait à moi. » Socrates

Mais qui était ce Socrates, joueur hors norme, docteur en médecine, consommant un paquet de cigarettes par jour et buveurs de bières invétérés ?

Pourquoi lutter contre soi-même ?  Socrates

Sócrates Brasileiro Sampaio de Souza Vieira de Oliveira est né en 1954 et décédé en 2011, à 57 ans. Surnommé le docteur, du haut de ses 1m93, Socrates possédait un charisme hors-pair et une élégance à toute épreuve. Longiligne, la tête haute, son football mêlait technique et vision du jeu. A croire qu’il mêlait également conscience politique et singularité quotidienne. D’ailleurs, Socrates considérait le football comme une forme d’expression artistique (sur un terrain, on ne pouvait pas le rater) et non comme une marchandise à vendre (suivez mon regard…).
Bref, il est sûr qu’une telle personnalité participa grandement à rendre ce mouvement symbolique. La démocratie corinthiane fut ainsi portée par les victoires du club de Corinthe (deux championnats de Sao Paulo gagnés) : la junte militaire ne pouvait rien faire contre ces joueurs qui multipliaient les appels du pied à la démocratie en l’écrivant au dos de leur maillot et s’érigeant comme les symboles de la lutte contre le pouvoir autoritaire.

L’évolution du mouvement

Démocratie participative, implication citoyenne
« Gagner ou perdre, mais en démocratie. »

En 1983, les Corinthians profitent de la visibilité qu’ils ont acquis pour entrer sur le terrain avec une banderole emblématique du mouvement et de Socrates : « Gagner ou perdre, mais toujours en démocratie. » Le  football développé est, selon les témoignages, spectaculaire et offensif, volontaire et collectif… De quoi penser que l’investissement dans la gouvernance appelait aussi à l’investissement personnel pour son équipe. A ce moment, l’équipe sort victorieuse de deux championnats consécutifs.

Nous exercions notre métier avec plus de liberté, de joie et de responsabilité. Nous étions une grande famille, avec les épouses et les enfants des joueurs. Chaque match se disputait dans un climat de fête (…) Sur le terrain, on luttait pour la liberté, pour changer le pays. Le climat qui s’est créé nous a donné plus de confiance pour exprimer notre art. Socrates

Socrates est demandé en Italie en 1984 où on lui propose des millions ; en parallèle, le régime politique évolue peu à peu, sous la contrainte d’un Brésil qui économiquement s’écroule. Socrates n’accepte pas immédiatement ces alléchantes propositions : il s’engage à rester au Brésil si à la place d’élection via le parlement, c’est le suffrage universel direct qui est mis en place. Aucun amendement sur la Constitution n’aboutit et en 1985, l’élection démocratique a lieu, mais pas de suffrage universel direct. La junte militaire appartient au passé (en revanche, pas ses crimes) ; une démocratie parlementaire prend sa place ; Socrates s’en va sur les terres européennes. La démocratie corinthiane n’a en soi plus de raisons d’exister. La gestion du club est reprise par d’anciens dirigeants qui rompent avec l’autogestion du groupe.

Mot de la fin

Le buste de Socrates à Sao paulo

Aujourd’hui, Socrates est pour le Brésil (et pas que) une figure, une idole que l’on revendique à chaque moment libertaire. Certaines critiques sont faites quant à la récupération de son image ; sur son réel impact sur la politique et sur ce que le mouvement a permis. Socrates reste une personnalité hors norme, charismatique et emblématique.

Aujourd’hui, croire à une gouvernance plus éclatée d’un club de football paraît relever de l’espoir infondé. Le mythe de la gouvernance plus horizontale n’en est d’ailleurs peut être qu’un … ?

DM



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